lundi 1 février 2016

« La nuit du bûcher »

Vient de paraître chez Albin Michel « La nuit du bûcher », la dernière oeuvre traduite en français de Sándor Márai.
 
Ce roman, écrit en 1975, se situe parmi les derniers de la production de Márai dans une série de romans « historiques » (dont aucun autre n’a encore été traduit en français). Il se présente sous la forme d’une longue lettre d’un moine carme espagnol à l’un de ses « frères » du couvent d’Avila, dans laquelle il lui relate son séjour à Rome à la fin du XVIème siècle et lui rend compte de sa mission qui était de s’initier aux méthodes de l’Inquisition romaine. Il lui annonce aussi qu’il se trouve maintenant à Genève et qu’il ne rentrera pas au couvent.
L’action du roman se déroule entièrement à Rome, ce qui nous vaut d’ailleurs quelques savoureux tableaux de la Rome des années 1590. Le carme est accueilli dans une institution très spécifique à l’Inquisition romaine : la confrérie des confortatori (les confortateurs ; « confortateur » est d’ailleurs une traduction possible du titre hongrois du roman –Erősitő–, mais aurait certainement été difficile à comprendre pour un public français). Ces ‘confortateurs’ ont pour mission  de donner des forces au condamné au bûcher en le convainquant d’abjurer son hérésie, ce qui lui permettra après l’épreuve terrestre de ne pas brûler dans les flammes éternelles de l’enfer.
« Leur corps se consume sur terre mais ce n’est qu’un désagrément temporaire qui ne dure pas longtemps. Après la souffrance du châtiment terrestre, l’âme purifiée de l’hérétique va droit aux cieux. »[1]
La « congrégation » est constituée de laïcs et de religieux à qui on fait appel dans les cas difficiles.
Le « rapport » du carme est l’occasion pour Márai de présenter avec une certaine ironie  la doctrine de l’Inquisition après le Concile de Trente, personnalisé par le cardinal Bellarmin, et le débat qui l’accompagne (le carme, apprenti inquisiteur a la foi du charbonnier) :
« Pour moi, l'Incarnation dont certains hérétiques, d'après ce que je savais, contestaient la vérité sacrée, représentait une réalité. Et l'idée d'émettre des doutes sur la Sainte Trinité, même malade de fièvre ou sans m'en rendre compte, ne m'effleurait pas non plus. Tout ce que le Saint-Office proclame et accomplit me semblait naturel et juste, à l'instar d'un être raisonnable et sain d'esprit qui ne doute pas de la réalité de la nature, de la lumière du soleil ou de l'air. »[2]
Une des grandes interrogations du carme (dont on ne connaitra pas le nom, mais c’est assez fréquent chez Márai[3]) est « Comment acquérir la certitude qu’une conversion proclamée est bien sincère ? », question à laquelle il ne recevra pas de véritable réponse. Lors de l’un de ses enseignements sur le rôle véritable des confortatori, le Padre qui lui sert de mentor lui dit bien :
« Malgré tout, continua-t-il d'un ton sévère, il en est qui s'obstinent jusqu'au dernier instant. Ils simulent, se comportent en apparence comme s'ils reconnaissaient la vérité, se confessent et communient à la dernière heure. Cependant, ce n'est que poudre aux yeux. En réalité, en dedans, ils continuent à nier la vraie croyance. Mais ces êtres sournois craignent, en résistant, de rendre leurs derniers instants plus pénibles que ce qu'ils redoutent et c'est pourquoi ils font semblant de se rétracter. Heureusement, nous sommes là, nous, les confortatori, et nous sommes vigilants. »[4]
Mais à la question que lui pose le carme :
« — Justement, [dis-je timidement.] À quel signe peut-on déceler que l'hérétique s'est réellement repenti ? »
il ne répond pas vraiment :
« — Pour reconnaître ce genre de chose, il faut beaucoup d'expérience et on doit être inspiré par la clémence » [, répondit le padre.]
Il se recouvrit les yeux avec les paumes comme s'il cherchait la réponse ainsi. Puis il me reprit le bras et nous reprîmes notre promenade dans le cloître à pas lents.[5] 
On ne peut pas lire certains passages sans établir un parallèle avec les totalitarismes de la période qui entoure celle où le roman est écrit : la censure, la délation, la surveillance des hommes et de leurs pensées, la coercition, les procès, bien des éléments communs s’y retrouvent. Le Padre lui déclare une fois :
« Il ne suffit pas de tenir à l'œil, d'intenter des procès et de soumettre à la torture quelques-uns d'entre eux. Viendra le temps », en disant cela, il écarquilla involontairement les yeux comme s'il lisait dans l'avenir, «viendra le temps où l'on ne pourra plus sévir de façon individuelle mais où il faudra réunir et mettre à part tous les suspects ensemble. Le diable fait des tours et des détours, il soumet tout le monde à la tentation. Arrivera une époque où l'on regroupera sans ambages ni perte de temps tous ceux qui seront soupçonnés de tomber un jour dans le péché d'hérésie, à cause de leur origine ou pour d'autres raisons, dans des champs clos par des barrières de fer, pour des périodes plus ou moins longues... mais en général il vaudra mieux que ce soit pour longtemps....[6]
puis un peu plus loin
« Le bûcher! […] Que de fatigue, que de dépenses à cause d'un seul homme ! Non, poursuivit-il d'une voix déterminée, croyez-moi, mes frères, viendra le temps où le Saint-Office changera les procédures en vigueur jusqu'à nos jours ! Il supprimera l'exécution publique de la sentence ! Et quand le temps sera venu, il enverra les coupables non pas un par un mais par groupes entiers, plusieurs centaines d'hommes à la fois, dans l'autre monde, où ils rendront compte de leurs péchés au Tribunal Éternel. Quel en sera le mode?» lança-t-il d'un air sombre. Il était pâle, on voyait qu'il vivait l'un de ces rares moments où la piété vous envahit totalement et où la force physique vous quitte.
«Je ne sais pas », souffla-t-il, tête baissée, et il gémit d'impuissance. «Mais il faudra trouver un moyen.» [7]
et encore
« Car il ne suffit pas, soupira-t-il, que l'hérétique, bourrelé de remords, fasse son examen de conscience. […] Le Saint-Office est plus exigeant. Il veut que l'hérétique ainsi préparé revendique lui-même son châtiment en public, au tribunal ! Il est essentiel pour les fidèles de voir et d'entendre un homme égaré, à présent enfin démasqué, battre sa coulpe avant de monter sur le bûcher et clamer à la face du monde que tout ce qui lui arrive est peu de chose ! C'est à lui d'exiger qu'on le punisse car les supplices qu'il a endurés au cours de l'instruction étaient indispensables et mérités ! Que, au dernier moment, il proclame au monde, sachant qu'il ne peut plus compter sur aucune miséricorde sur cette terre, combien il est nécessaire que lui, le fautif, disparaisse de la surface de la terre. […] Qu'il comprenne, l'hérétique, qu'en acceptant sa condamnation avec humilité mais aussi en s'accusant lui-même au vu et au su du monde entier, il rend un grand, un ultime service à l'univers des croyants ! »[8]
Et puis après de longs mois d’« initiation » le carme va enfin être admis à assister aux dernières heures d’un hérétique. Ce relapse notoire c’est Giordano Bruno, dominicain défroqué, philosophe, théologien, cosmologue qui a soutenu de nombreuses thèses hérétiques dans ses ouvrages et sa prédication, et dont le procès a duré sept ans. Voici comment le carme décrit la vision qu’il a de cet homme :
« … l'homme assis sur le banc se tenait droit. Les mains enchaînées croisées sur la poitrine, il n'était pas adossé au mur. Il ne regardait personne[…] Son regard se portait au-dessus d'eux [les confortatori], ou à ses pieds vers la flaque de lumière que formaient les rayons du soleil levant […] C'est cette flaque de lumière qu'il contemplait, indifférent, immobile. »[9]
« On aurait dit que tout s'était consumé en lui, la colère comme la peur. »[10]
Et le moine commence à se poser des questions :
« Or, à mon grand effroi, je me rendais compte que l'homme assis devant nous n'avait nulle intention de s'abaisser. […] En contemplant ses traits figés, je compris, choqué, que ce visage d'homme quasiment pétrifié nous renvoyait la malédiction du Saint-Office : ce n'était pas lui le maudit mais nous, nous tous, qui nous trouvions dans sa cellule de condamné à mort. »[11]
Et « puisque la confortation avait échoué, tout était peine perdue : le provveditore fit signe aux hallebardiers de s'emparer du condamné » et le carme va dans la foule du Campo de' Fiori assister au supplice :
« J'ai dû jouer des coudes pour bien voir le brûlement »[12]
« Le mastro di giustizia fit signe aux aides d'arracher la chemise plissée que l'on avait enfilée à l'hérétique en prison pour sa dernière nuit. L'ordre fut exécuté et alors, en haut du bûcher, devant les belles maisons bourgeoises aux nobles façades du Campo de' Fiori, se tint un homme nu. »
[…]Dans la pénombre du petit matin d'hiver, dans la ville de Rome, l'homme était nu comme si on ne l'avait pas seulement dépouillé de sa chemise mais également de sa chair. »[13]
Puis
« […] avant que le nuage de fumée ne recouvre la silhouette dénudée, je vis encore le visage de l'hérétique quelques instants. Ce n'était pas l'enfer ou le ciel qu'il fixait en regardant devant lui, non, ce qu'il regardait était le Néant, comme s'il avait compris que, le Néant était la seule réalité et que le reste n'était qu'illusion. […] On aurait dit que cet homme savait qu'il n'existait aucun secours pour les humains. Il baissait les yeux sur la foule et à présent, je peux le dire, en cet instant, le visage de l'homme attaché au poteau m'évoqua le visage torturé de Notre Seigneur Jésus-Christ […], le visage de celui qui pardonne ce que les hommes font aux autres hommes mais qui demande en même temps à Dieu quelle est la raison pour laquelle il doit supporter tout ce qui se passe pour lui, être humain, sur cette terre...
Cette pensée [me] fit frissonner :
Le doute peut-il s'emparer de l'âme d'un croyant : se pourrait-il que Notre Seigneur Jésus-Christ sur sa croix n'ait pas pardonné à Dieu ? »[14]
Une fois le supplice consommé, il va prendre congé du cardinal Bellarmin qui se montre très curieux de la manière dont Giordano Bruno a enduré son exécution :
« A-t-il proféré des malédictions ? Ou des supplications ? […] N’avait-il pas peur ? »
Et le moine de répondre :
« Je crois qu’il éprouvait un profond mépris pour ce qui se passait. »[15]
Puis Bellarmin après avoir évoqué quelques-unes des activités de Bruno
« Cet homme... oui, Bruno... ce moine apostat a été le défenseur de la paix entre les groupes religieux. Un homme tel que lui, on peut toujours l'utiliser [...] On doit accepter les agents doubles au service de la Sainte Cause […]Prêcher pour la paix participe peut-être d'une tactique habile. Mais cela n'en reste pas moins et toujours une dangereuse escroquerie. Cet homme croyait vraiment que la paix pourrait un jour devenir une réalité entre deux mondes. »[16]
lui révèle la raison ultime qu’avait le Saint Office d’éliminer l’hérétique :
« Mais ce n'est pas la raison pour laquelle on l'a envoyé au bûcher […] Cet homme-là voulait autre chose. Il croyait que l'intelligence était plus puissante et comptait davantage que la Foi. Celui qui prêche l'accord de la Foi et de l'intelligence est un traître. Il doit mourir car un jour ou l'autre il trahira la Foi. Ou l'intelligence.»[17]
«Une fois, [révèle Bellarmin] j’ai discuté avec lui jusqu'à l'aube. Nous avons parlé du Savoir. Il était têtu, il répétait que l'homme irait plus loin avec le Savoir qu'avec la Foi... Quand je lui ai asséné la sainte vérité selon laquelle le Savoir veut seulement comprendre mais que la Foi rédime... et que la rédemption vaut plus que la compréhension... le contenu profond de la Foi est une grande Idée, l'Esprit Saint..., il a haussé les épaules et il a dit que tout Esprit qui s'identifie au Pouvoir se corrompt et devient implacable. »[18]
Evidemment cette expérience aura pour l’apprenti inquisiteur des conséquences imprévues qui ont d’ailleurs un rapport avec un épisode de la vie de Giordano Bruno, mais qui ne seront pas dévoilées ici.
 
Dans son journal Márai note : « Il n’y a que trois formes d’existence : la faustienne, l’ulyssienne et la christique »[19]. Le personnage de Giordano Bruno participe clairement de la première dans la primauté qu’il accorde au savoir, et il acquière ici quasiment un statut de figure mythique lui-même par la découverte de sa personne savamment distillée au carme par sa rencontre dans la cellule, le bûcher puis l’entrevue avec Bellarmin.
 
Márai utilise un contexte historique pour nous faire réfléchir à tous les fanatismes, tous les totalitarismes de son temps. En dépit de quelques légères erreurs historiques, en particulier certains anachronismes (mais n’oublions pas qu’il s’agit d’une œuvre de fiction), ce roman est un formidable plaidoyer pour la raison, la pensée libre face aux idéologies de toutes sortes et ça ne semble toujours pas inutile aujourd’hui.
Il bénéficie de la traduction fluide et souple de Catherine Fay. Espérons que le travail de redécouverte de cet auteur majeur de la littérature du XXème siècle sera poursuivi et permettra de découvrir d’autres romans et bien d’autres facettes de son talent, nouvelles, poèmes, récits, théâtre ou journal.


[1] p. 34
[2] p. 125
[3] c’est le cas en particulier des personnages principaux de Les étrangers, La conversation de Bolzano, Le miracle de San Gennaro, Les mouettes, sans parler des romans pas encore traduits.
[4] p. 104
[5] p. 105
[6] p. 79
[7] p. 82-83
[8] p. 106-107
[9] p. 133
[10] p. 136
[11] p. 139
[12] p. 146
[13] p. 151
[14] p. 154-155
[15] p. 171
[16] p. 174-175
[17] p. 175
[18] p. 176
[19] La fortune littéraire de Sándor Márai, p.13, cité par András Kányády lors de la présentation à l’Institut Hongrois.